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Abouna Paolo : un jésuite dans la guerre syrienne
Bruno DENIEL-LAURENT
Limite - février 2016
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Le 29 juillet 2013, le père Paolo Dall’Oglio disparaissait dans la ville syrienne de Raqqa alors qu’il tentait une médiation entre diverses factions hostiles au régime de Bachar el-Assad. Des informations contradictoires nous sont depuis parvenues : s’il paraît acquis que le père Paolo a été enlevé par un groupe « djihadiste » – très probablement lié à l’Etat islamique –, on ne sait si le religieux a été assassiné ou s’il est maintenu en vie. Ce n’est pas la première fois qu’un religieux chrétien est victime d’un enlèvement – l’on reste à ce jour sans nouvelles de deux évêques orthodoxes alépins – mais la disparition du père Paolo Dall’Oglio, en pleine zone « libérée », alors qu’il est lui-même un opposant farouche au régime de Bachar el-Assad, revêt une charge hautement symbolique. Sa famille, qui avait accepté de garder le silence, a dernièrement choisi d’alerter l’opinion publique, ce qui nous encourage à nous arrêter succinctement sur ce tragique évènement.

Au sein de la mosaïque confessionnelle du pays de Cham, Paolo Dall’Oglio a toujours occupé une place singulière : d’origine italienne, installé en Syrie dans les années 80, le père Paolo s’est d’emblée donné pour objectif d’être un « pont » ou, si l’on veut, un « intercesseur » entre Occident et Orient, islam(s) et christianisme(s), allant jusqu’à développer une théorie de l’inculturation et de la double appartenance influencée par l’œuvre de Louis Massignon. Dans plusieurs écrits, il n’a pas craint de se déclarer musulman – « musulman par grâce et obéissance évangélique, parce que la charité du Christ m’a poussé à un enracinement engagé dans le monde culturel, et donc également religieux et spirituel, de l’Islam (1) » –, position qu’il a d’ailleurs du clarifier en 2006 devant la Congrégation pour la doctrine de la foi (qui lui a renouvelé sa confiance). C’est dans cet esprit d’« inculturation missionnaire » – qui rappelle la démarche engagée par le père François Ponchaud avec le bouddhisme cambodgien – que le père Paolo a fondé en 1982 la communauté Al-Khalil dans les ruines de l’antique monastère de Mar Moussa al-Habachi. Accroché sur les hauteurs d’une falaise vertigineuse en plein désert syrien, le monastère de Mar Moussa réunissait quelques dizaines de moines et moniales de rite syriaque catholique, dédiés à l’accueil des visiteurs étrangers et aux échanges islamo-chrétiens. Chaque vendredi l’on pouvait voir des foules de Syriens sunnites gravir l’interminable escalier sculpté dans la montagne ; là-haut ils avaient alors le loisir de contempler les rutilantes fresques du XIIe siècle – restaurées à l’initiative du père Paolo – et de converser avec les moines, les volontaires et les pèlerins. On ne s’étonnera pas d’apprendre que ce petit miracle de Mar Moussa n’a pas survécu à la guerre syrienne, la communauté Al-Khalil ayant trouvé refuge dans la ville kurde irakienne de Silêmanî.

« Quiconque a rencontré le père Paolo sait que

coexistaient en lui un homme de paix et un enragé. »

 

Quiconque a un jour rencontré – ou entendu sur les ondes – le père Paolo sait que coexistaient en lui un homme de paix et un « enragé », un moine et un feu grégeois. Le titre de son dernier (ultime ?) ouvrage est d’ailleurs sans ambages : La rage et la lumière (2). Dès les premiers mois de l’insurrection, le jésuite s’est mis en porte-à-faux avec les élites chrétiennes, choisissant de s’engager frontalement en faveur de la révolution syrienne. Issu d’une famille antifasciste, ancien militant chrétien de gauche engagé dans sa jeunesse contre la maffia italienne, Paolo Dall’Oglio a tout de suite cru voir dans la prime insurrection de mars 2011 un mouvement pacifique et multiconfessionnel porté par une légitime soif de dignité et de liberté, un « rêve syrien » auquel le pouvoir baassiste aurait répondu par la double stratégie de la répression et de la manipulation (libération d’activistes islamistes, organisation d’attentats sous faux drapeau, etc.). Expulsé en juin 2012 par le régime, le père Paolo a ensuite pris le parti de ne pas désespérer d’un processus révolutionnaire pourtant chaque jour plus incertain, sanglant et protéiforme. L’émergence d’une puissante composante « djihadiste » au sein de la rébellion, loin de le convaincre de s’éloigner du conflit, l’a au contraire persuadé de l’urgence brûlante de faire front commun contre le régime de Bachar el-Assad. Au cœur de l’équation de la guerre civile syrienne, le père Paolo a donc refusé les voies tentantes de l’exil, de la neutralité ou du ralliement, persuadé que le principe « espérance » commandait de s’engager de façon résolue, et donc de prendre le risque du choléra « djihadiste » plutôt que de s’agenouiller devant la peste gouvernementale. Chacun est libre de reprocher au père Paolo le bien-fondé de ce choix stratégique, mais personne ne pourra l’accuser d’en avoir fui les conséquences.

 

Cette rage radicale exprimée par un catholique d’Orient contre le régime « laïc » de la République arabe syrienne – régime souvent présenté comme le protecteur des minorités chrétiennes – ne manque pas d’être troublante. Elle bousculera, au minimum, les réflexes de certains « amis » de la Syrie pour qui les habitants du Pays de Cham, et notamment les chrétiens, ont moins à perdre avec Bachar qu’avec les Frères musulmans et leurs concurrents « djihadistes ». Il est en effet rétrospectivement tentant d’éprouver pour la Syrie baassiste des années 2000 une enivrante nostalgie ; oui, pour nombre de ses « amis » français, la Syrie d’hier était une sorte de paradis arabe, mosaïque ethnique et religieuse rassemblée sous le patronage d’un autocrate engagé sur la voie prudente de la réforme, creuset harmonieux où cohabitaient gentiment le tombeau d’Hussein et le Temple de Ba’al, les scouts de Ma’loula et le quiétisme tranquille des cheiks salafistes, l’élégance d’Asma el-Assad et les tentes bédouines de Palmyre ; mais ce rêve-là, ne l’oublions jamais, était largement artificiel, maintenu sous cloche et anesthésié, zébré de prisons invisibles soumises à la seule loi des moukhabarat (la police politique). Le père Paolo ne pouvait plus souffrir cette fiction, clamant que « pour la société syrienne, le temps était venu, le glas avait sonné, le changement devait advenir ».

« La tragédie de la révolution syrienne

tient dans sa triple nature. »

Mais la tragédie de la révolution syrienne tient dans sa triple nature : certes elle a incontestablement été une manifestation spontanée et multiconfessionnelle née dans le sillage des révoltes tunisiennes et égyptiennes ; mais elle est aussi vite devenue une guerre par procuration financée par les pays de l’« arc chiite » et les pétromonarchies du golfe Persique – la Russie cherchant pour sa part à protéger sa base navale de Tartous –, à tel point qu’il n’est pas exagéré de comparer désormais le conflit syrien à la Guerre d’Espagne ; et elle a surtout été, dès les premières semaines, la réactivation d’une guerre civile et religieuse commencée le 16 juin 1979 avec l’attaque sanglante de l’Ecole d’artillerie d’Alep par les Frères musulmans syriens au cours de laquelle des dizaines d’officiers alaouites ont été méthodiquement exécutés. Violemment réprimée, en particulier à Hama en février 1982, l’insurrection sunnite s’est naturellement réveillée à l’occasion des évènements de mars 2011, provoquant aussitôt la terreur légitime des Alaouites, ces derniers étant considérés par les théologiens hanbalites, dont s’inspirent les salafistes, comme des mécréants « plus infidèles encore que les idolâtres ».

Fabrice Balanche, directeur du Groupe de Recherche et d’étude sur la Méditerranée et le Moyen-Orient, a longuement analysé la position paradoxale et précaire des Alaouites au sein du régime : prépondérante au sein de l’appareil administratif et militaire depuis l’accession au pouvoir d’Hafez el-Assad, la communauté alaouite a cependant été laissée en état de marginalisation économique au profit des élites commerçantes sunnites ou chrétiennes particulièrement choyées par les proches de Bachar el-Assad. Fabrice Balanche rappelle dans un article publié en 2012 dans Les Clefs du Moyen-Orient que les autocrates syriens, choisissant de maintenir les populations alaouites dans un état de dépendance clientéliste, ont fait leurs ce proverbe de berger : « Si tu veux que ton chien garde le troupeau, ne le nourris pas trop ». Le mythe d’un prétendu « pouvoir alaouite », souvent colporté à l’étranger, doit donc être relativisé et il est intéressant de noter que le clan Assad a longtemps du faire face à une opposition alaouite, particulièrement active au sein des organisations de gauche. L’insurrection du printemps 2011 a donc laissé les Alaouites dans une situation inconfortable : Fabrice Balanche reconnait que certains d’entre eux, individuellement, sont bien descendus dans la rue mais il précise que « lorsque les manifestations à Banias commencèrent en mars 2011, il était impossible aux Alaouites d’adhérer au discours des imams locaux qui demandaient notamment la suppression de la mixité à l’école. » Quant aux slogans entendus dès les premiers mois de l’insurrection – « Les Chrétiens à Beyrouth, les Alaouites au tombeau ! » – il serait un peu court de les attribuer uniquement à des provocateurs stipendiés par le régime. Et Fabrice Balanche d’ajouter : « La révolution syrienne a éclaté pour les mêmes motifs qu’en Tunisie et en Egypte, mais la comparaison s’arrête ici. (…) Au quotidien, les Syriens ressentent le danger que fait planer le communautarisme sur le pays. La guerre civile libanaise est là pour rappeler comment les revendications politiques sont vite dépassées par le communautarisme au Proche-Orient. »​

 

« Position radicale,

irénique sans doute,

scandaleuse peut-être. »

Paolo Dall’Oglio n’ignorait pas le poids potentiellement dévastateur de l’insurrection syrienne (fond tribal et clanique de la société syrienne, irrédentisme kurde, volonté de revanche d’une partie de la communauté sunnite, etc.), mais il avait décidé de prendre le risque d’une recomposition générale, même si celle-ci – dans un pays à 75 % sunnite – devait finalement aboutir à une réévaluation de la composante islamique et donc à une relative marginalisation des minorités chrétiennes et alaouites. Position radicale, irénique sans doute, scandaleuse peut-être, qui a au moins le mérite d’être cohérente, contrairement à notre diplomatie qui face à un conflit complexe a répondu de façon brouillonne, choisissant de fermer prématurément notre ambassade (au grand dam de l’opposition démocratique syrienne) et multipliant les outrances verbales (on se souvient de la phrase de Laurent Fabius : « Bachar al-Assad ne mériterait pas d’être sur la terre ») pour finalement se trouver confrontée au spectre d’un « djihadisme » franco-syrien lourd de menaces.

Ce défi du « djihadisme », Paolo Dall’Oglio avait justement décidé de le prendre à bras le corps : dans La rage et la lumière, il écrivait ceci : « Ma vie spirituelle et mystique de chrétien amoureux de l’islam est entachée par le terrorisme, d’où qu’il provienne. Là aussi, le dialogue, uni à une fermeté objective, est la voie du salut. » C’est donc dans cet esprit de radicale espérance qu’il a décidé en juillet 2013 de partir vers Raqqa à la rencontre des chefs locaux de l’Etat islamique en Irak et au Levant, en conformité avec l’idéal qu’il avait maint fois exprimé : « Je garde la grande espérance que les moudjahidines, ces combattants de l’islam venus en Syrie poussés par une motivation religieuse radicale, voire exclusive, découvrent dans le Damas des amis de Dieu, le Cham des saints musulmans, une profondeur, une authenticité, une beauté vraiment musulmanes, une grâce divine abondante. (…) Je propose à tous les combattants de l’Armée libre, aux révolutionnaires hommes et femmes, à tous les croyants de pratiquer l’art du dialogue constructif avec les combattants islamistes radicaux pour qu’ils puissent obtenir chez nous, en Syrie, ce que Dieu a préparé pour eux en termes de connaissance et de murissement spirituel. » La suite, nous la connaissons : le père Paolo, loin d’avoir été entendu dans son offre de dialogue, a été enlevé dès son arrivée à Raqqa et – si l’on en croit un communiqué publié le 1er juin 2014 par l’Association syrienne de défense des droits de l’homme – abattu au bout de quelques heures. Mais pour l’heure, aucune preuve irréfutable de sa mort n’a encore été apportée.

Dans Amoureux de l’Islam, croyant en Jésus, Paolo Dall’Oglio écrit que « nous aurons l’Islam que nous aurons su espérer. » Le jésuite, on le sait douloureusement, n’a pas été entendu par les moudjahidines de Raqqa. Mais il serait trop simple, pour ne pas dire sordide, de se gausser de l’idéalisme viril du père Paolo et de prendre prétexte de son échec pour rejeter la faute sur les seuls « violents de l’Islam ». Oui le « djihadisme » prospère – y compris en France, et de façon préoccupante – mais il serait pernicieux de le résumer à une simple « maladie de l’Islam » : car ce qui affleure, en creux, dans les visages du « djihadisme » occidental – qui touche désormais tant de « Français de souche » élevés dans l’absence de toute pratique religieuse –, c’est aussi un désenchantement propre à nos sociétés modernes, l’amnésie de notre héritage spirituel, l’ambivalence hypocrite de certaines entreprises néocoloniales… Le père Paolo disait que l’Occident allait peut-être mourir d’avoir oublié ses racines orientales et, de la même façon, écrivait que « les religions, et en particulier la religion musulmane, sont des banques de valeurs et des voies pédagogiques d’initiation nécessaires pour nourrir d’humanité, de fidélité, de gratuité, de beauté, de sens de sacrifice, de tendresse, de mystère, des sociétés démocratiques qui attendent d’être ré-enchantées. » Paolo, sans nul doute, a incarné toutes ces valeurs, et nombreux sont ceux qui se remémorent encore la beauté des fresques de Mar Moussa et des psalmodies de l’office du soir, la tendresse des mots offerts aux pèlerins de tous pays, la gratuité de ses engagements, son obsession à nettoyer le désert syrien de ses détritus, sa fidélité brûlante pour la terre de Cham et, in fine, le sacrifice de sa propre personne. Les « djihadistes » de Raqqa, en ce sens, ne s’y sont pas trompés : s’ils ont voulu exécuter le meilleur des chrétiens – et peut-être aussi un « bon musulman » – Abouna Paolo – notre père Paolo – a été la victime idéale.

Bruno DENIEL-LAURENT

Limite - février 2016

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